D.GRAY-MAN ==>Chapitre 5 <== Retrouver le ciel bleu

Lorsque la prisonnière émergea, tout était sombre, entouré de ténèbres. Elle peinait à ouvrir les yeux et le meilleur qu’elle pu apercevoir furent des traits difformes, flous et indécis. Cependant elle entendit quelques bribes de paroles.

-Elle est emprisonnée dans mes fils ! Cette sale gamine ne s’en tirera pas à si bon compte ! Il faut à tout prix prendre son innocence, pesta l’un.
-Tu as pourtant empoisonné l’oiseau non ?!
-Ce n’est pas ma faute si même endormi ce volatile reste insaisissable !

Si elle avait pu bouger elle aurait esquissé un sourire dédaigneux mais elle semblait être dans le même état que Paavan. Depuis qu’elle avait appris qu’il était une innocence, elle lui avait appris à se défendre contre tout types d’attaques d’akumas. Depuis son plus jeune âge, elle avait des facultés de domptage se détachant de l’ordinaire, et s’en était encore plus frappant avec Paavan. Même paralysé, il était capable de relâcher une énergie chargée d’innocence empêchant toutes approches d’akumas. Elle réfléchit rapidement et en arriva à la conclusion que si elle était paralysé c’était sûrement à cause de ces fils dont ils débattaient. Et sûrement avait elle, elle aussi, été empoisonnée de la même manière que Paavan. Elle tenta de faire bouger quelques uns de ses membres, mais les seuls semblant répondre étaient ses doigts. Et « bouger » était un grand mot. Mais ça l’arrangeait plutôt. Elle bougea lentement, mais sûrement ses doigts dans le vide, reprenant peu à peu le contrôle. Elle trouva la localisation des fils sur sa main emprisonnée et gratta de l’ongle ses chaînes invisibles à l’œil nu. Pendant ce temps là les akuma poursuivaient leurs discours.

-C’est juste que tu es un incapable ! accusa l’un.
-Eh bien essaie toi ! répondit l’autre.
-Très bien !

L’akuma tira des balles chargées d’une énergie tournant du violet au noir, et la lança violemment sur Paavan. Tout se passa très vite, la balle fut repoussée par une force invisible et se ficha dans le mur d’en face, crépitant encore, encastrée dans la pierre.

-Bah tu vois que tu fais pas mieux ! ricana l’insulté.

Le second émit un grognement bourru, blessé dans sa fierté. Pendant ce temps le premier fil céda sans que son détenteur ne remarque quoi que ce soit. Elle pouvait à présent parfaitement mouvoir deux de ses doigts. Sans s’accorder une pause, elle s’acharna sur le deuxième fil qui tenait son auriculaire pressé contre sa paume dans une position inconfortable. Sans quitter les akumas des yeux, elle défaisait chacun de ces fils, qui pour tout dire n’étaient pas des plus fragiles. Ils opposaient une résistance certaine à ses ongles. Et pas seulement les fils, les akumas étaient d’une maladresse époustouflante. Dans leur querelle, son séquestreur ne cessait de s’agiter en grands gestes qui ne faisaient que bouger les fils davantage, lui rentrant même les fils dans la peau parfois, provoquant l’apparition de quelques gouttelettes de sang, dévalant sa peau hâlée. Si elle aurait pu pester elle l’aurait bien fait, mélangés au sang, les fils devenaient glissant et plus durs à défaire. Elle devait chaque fois attendre que le sang sèche pour continuer son entreprise.

Dans les rues, l’agitation battait son plein, et on ne savait plus où chercher. Paris était une bien trop grande ville. Soudain, Allen se stoppa net devant une cave à vin.

-Attendez ! s’exclama-t-il.
-Qu’est ce qu’il y a ? demanda Marie.
-Il y a un akuma !
-Génial, on est à Paris tu sais ! Ca grouille ! grogna Lavi, mécontent de perdre du temps pour de telles stupidités.
-Allen… Ca doit être le vingtième akuma qu’on croise, marmonna Miranda. Pourquoi t’arrêter à celui là ? Nous n’avons pas de temps à perdre !

Le susnommé se vexa d’être si peu cru par ses compagnons.

-Oui ! Mais celui là je suis absolument certain de l’avoir vu parmi ceux qui nous ont attaqué ! Et celui à côté de lui aussi d’ailleurs !
-Comment peux-tu le remarquer à leurs enveloppes charnelles ? Ils s’étaient transformés en akuma lorsqu’ils nous ont attaqués ! expliqua Marie.
-Peut être, mais je reconnais leur âme !

Allen, partit dans la cave à vin, sans même prendre le temps d’écouter la moindre répliques de ses camarades.

-Leur âme.. ? s’effraya Miranda.

Ils suivirent Allen. Lorsqu’ils entrèrent les deux akumas se tournèrent, le visage déformé par un rictus sadique.

-Vous êtes enfin là, exorcistes … susurra l’un, d’une voix peu rassurante.
-On a failli vous attendre, se plaignit l’autre.

Ils se transformèrent, effrayant ainsi tout les autres clients. Marie se chargea de mener les civils sain et sauf à la sortie. Allen se prépara à attaquer, suivit par Lavi. Miranda elle paniquait et se demandait ce qu’elle pouvait bien faire pour les aider.

-Je reste là avec Allen, expliqua Marie après avoir fait sortir toute la clientèle. Miranda, Lavi, partez chercher Yuka !

Les deux compagnons s’exécutèrent et empruntèrent le premier escalier qu’on leur offrait, supposant qu’un sous-sol était le meilleur endroit où ils purent la cacher. Après une descente qu’ils trouvèrent plus courte qu’elle ne semblait, un long couloir se présenta à eux dévoilant plusieurs portes.

-Prends les portes de droite Miranda ! s’exclama Lavi.
-D’accord !

Ils inspectèrent ainsi toutes les pièces une à une.

A présent sa main se mouvait parfaitement. Triomphante, elle observa avec fierté sa main, pliant et dépliant les doigts comme si elle venait de gagner un concours. Elle jeta un bref coup d’œil à ses agresseurs qui ne semblaient plus s’intéresser à elle mais plutôt occupés à défendre leurs points de vues respectifs. Sa main maintenant libérée elle put attraper un canif dans sa chaussure. Ne jamais partir sans canif ou arme à feu lorsqu’on est une Fukari. Voilà ce que sa vie de bourgeoise lui avait enseigné qu’elle ne savait déjà par le passé. Il y avait toujours un crétin pour en rattraper l’autre, on s’en prenait souvent à elle. Même lorsqu’elle se déguisait en clocharde parfois, une proie tellement facile qu’elle était presque offerte selon eux. Elle se ramena au présent, geignant intérieurement que ce n’était pas le moment de ruminer pour les maints et maints idiots, auquel on ne pouvaient même plus placés un chiffre exact, qu’elle a pu croiser dans sa vie. Elle ouvrit le canif, se préoccupant de faire le moins de bruit possible, et entama le découpage. Les fils de l’akuma étaient bien plus résistants que les fils normaux ! Mais le canif allait bien plus vite que ses ongles qui mettaient une lenteur exaspérante à couper ses liens. Tout en continuant son labeur, elle examina les différentes armes des akumas, faisant croire à son sommeil lorsque ceux-ci se retournaient. Les akumas étaient drôlement faciles à berner …
Soudain la porte vola en éclat, Lavi et Miranda sur le pas de celle-ci.

-Mademoiselle Fukari ! s’exclama Miranda soulagée.

Mais la jeune fille avait déjà refermé les yeux bien qu’elle aurait voulu leur adresser un sourire hilare ou un signe de la main. Il fallait que les akumas croient qu’elle dormait profondément à cause de leur « poison ».

-Pas le peine de l’appeler elle est endormie à cause de mon poison ! s’esclaffa un akuma.

Miranda échangea son éternel visage paniqué pour une mine à la fois décidée et hésitante. Elle déroula un disque de son bras.

-Activation de l’innocence, jouvence du chronodisque ! murmura Miranda.

Un disque de lumière entoura Yuka et toutes ses blessures disparurent, ne laissant aucunes traces apparentes.

-Maintenant elle est libérée du poison, avoua Miranda satisfaite.

En tout cas toujours plus satisfaite que Yuka qui avait maintenant ouvert les yeux en pestant et en tentant tant bien que mal de chasser le disque lumineux de la main.

-Rah, saloperie ! maugréa Yuka.
-H-Hein ? s’étonna Miranda qui n’avait encore jamais vu quelqu’un se plaindre du pouvoir de son chronodisque.

Le disque disparut, laissant la jeune fille tempétueuse dans un état de pleine santé. Mais elle continua d’insulter le vide en se levant.

-Ca aurait presque pu marcher ! J’avais presque réussi mon coup ! Tss ! Ils y voyaient que du feu bande de bons à rien ! s’exclama Yuka, s’adressant maintenant à Lavi et Miranda.

Tout le monde la regardait, fixant sur elle des yeux ronds et incompréhensifs.

-Mais de quoi tu parles ? Tu n’étais pas sous l’effet du poison ?! interrogea Lavi qui ne comprenait plus rien au déroulement des événements.
-Bien sûr que si, rétorqua la jeune femme d’une franchise prodigieuse. Mais je me débrouillais très bien ! J’avais presque défait tout mes liens pendant que ces idiots à carapace pensaient que je dormais d’un sommeil profond ! ragea-t-elle en pointant ses attaquants.
-Tu ne dormais pas ?! s’étonna un akuma sous le choc.
-Mais ! Et mon poison ?!
-Oh il est efficace. Mais j’ai une capacité de résistance au poison plutôt épatante. Et puis même si j’avais voulu dormir je n’aurai pas pu avec tout vos braillements intempestifs !

Les akumas changèrent leur sourire sadique pour un autre dont on ne pouvait définir la véritable nature. Mélange de rage et de soif de sang. C’était ignoble à voir. Yuka se braqua fixant les akumas dans les yeux sans jamais détourner le regard une seule fois.

-Nous devons t’emmener au Comte quoi qu’il en coûte, Précieuse du Faucheur ! s’irrita le premier akuma à attaquer. Toi et les deux autres ! On vous trouvera toutes !
-La quoi ?! s’estomaqua la concernée, ouvrant grand ses orbites déroutés.

Sa seule réponse fut un violent coup de poing auquel elle échappa de justesse. Sans Paavan elle était certaine de ne pas pouvoir les battre. Dans son esquive, elle plongea vers Paavan, se saisissant de lui et l’emmenant hors de portée des akumas. Elle sectionna violemment tout les fils tentant d’augmenter sa rapidité par rapport au moment où elle devait sectionner ses liens. Les deux autres akumas revinrent à la charge, Lavi se débarrassant de l’autre. L’akuma qui l’avait empoisonnée la frappa dans le ventre, la faisant voltiger. Elle planta son canif dans un tonneau, stoppant ainsi son envolée. Elle utilisa son canif maintenant planté pour détourner sa direction et revint comme le ferait un boomerang sur son assaillant lui enfonçant le canif dans ce qui semblait être son épaule. L’agressé poussa des insultes plaintives. Il arracha le canif et le balança vers l’autre bout de la salle, manquant de toucher Miranda qui tentait de maintenir la jouvence de son chronodisque, qui était d’ailleurs une arme bien pratique car maintenant Yuka ne ressentait plus aucunes douleurs quelconques. Elle repartit à sa tâche dénouant les dernières chaînes de Paavan qui battit des ailes, engourdi.

-On fusionne Paavan, comme ça tu pourras utiliser mon corps pour attaquer. Je peux me mouvoir aisément maintenant grâce à Miranda, expliqua brièvement sa maîtresse.

Le volatile piailla brièvement avant de s’exécuter. Les mêmes ailes qu’auparavant apparurent dans son dos, ses poignets et ses chevilles. Elle arbora un sourire réjoui et se tourna vers les akumas.

-Bon maintenant voulez vous, on va se battre à armes égales, s’enquit-elle.

Une lueur effrayée traversèrent leurs yeux. Il optèrent pour une posture qui laissait deviner qu’ils préféraient se concentrer sur la défense plutôt que l’attaque. Yuka bondit dans les airs avec une aisance effarante. Elle disparaissait par à coup aux yeux de ses camarades et ses  agresseurs, réapparaissant n’importe où et troublant ses adversaires qui ne savait plus où se donner de la tête. Elle finit par apparaître au dessus d’un akuma qu’elle frappa d’un coup de pied à la tête. Le visage de l’akuma alla s’écraser contre le sol dur et  froid dans un fracassement épouvantable. Elle se posa alors délicatement sur le dos de celui-ci, encore encastré dans les dalles de la cave. Elle planta ses ongles devenus aussi longs que des griffes lors de sa fusion au niveau du crâne de celui-ci et descendit prestement tout le long de sa carapace. Son adversaire poussa un hurlement sans que Yuka ne cligne. Une tempête miniature entoura alors le bras de celle-ci pour s’engouffrer dans le corps de l’akuma meurtri. La jeune femme ferma les yeux dans un dernier recueillement. Il ne fallut même pas une seconde à l’abjecte mécanique pour exploser tel un ballon de baudruche trop gonflé. Le dernier akuma restant les observa horrifié et jeta ses dernières forces dans la bataille, résigné. Dans un agacement non dissimulé, Yuka envoya un coup de pied vertigineux sur l’akuma qui, reculant mais ne se rendant pas, se prépara à une nouvelle attaque. Dans le regard des deux adversaires on  apercevait clairement deux rages obstinés à en finir s’affronter dans un combat muet. Mettant finalement fin à ce silence glacial qui prévoyait toujours le calme avant la tempête, la machine s’élança sur sa proie dans un dernier râle impétueux. Mais sa victime ne cilla pas et dans un calme marmoréen et dans un sang froid remarquable, scinda la piteuse mécanique en deux murmurant dans un demi soupir des mots que seul le destinataire eu le privilège d’entendre. Après avoir tendue la main pour cacher les mirettes horrifié et sortant des orbites de son agresseur, celui-ci se brisa avec violence. Les exorcistes observaient Yuka stupéfiés. On n’avait encore jamais vu de débutante aussi prodigieuse. Celle-ci remit correctement ses atours et se tourna naturellement vers ses nouveaux camarades.

-Eh bien ça va ? On dirait que vous avez vu un fantôme, avoua-t-elle.

Les autres la regardèrent d’un air penaud mais finalement lâchèrent prise. Il allait falloir qu’ils s’habituent à sa franchise et sa capacité d’adaptation à toutes épreuves. Il ne fallait que quelques brefs instants à l’observer pour deviner que cette femme était une révolutionnaire bien engagée. Bravant tout les codes et les interdits, elle se contrefoutait des préjugés et présomptions qu’on pouvait tenir à son égard. Elle n’avait rien d’une lady et pourtant son assurance était à faire pâlir les plus nobles d’entre elles.

-Il semblerait que le travail est terminé , soupira Miranda.
-On devrait rejoindre Allen et Marie, ajouta Lavi.

De façon entendue et naturelle, la nouvelle exorciste les suivit accompagnés de Paavan qui se reposait noblement sur l’épaule de sa propriétaire. Son innocence, à l’effigie de Yuka, possédait une noblesse marquée qui avait une manière farouche de s’ exprimer. Ni dans les manières ou les politesses, elle était dissimulée et pourtant sautait aux yeux. Miranda se laissa aller à penser que la vie à la Congrégation serait -l’espérait-elle- un tant soit peu plus légère avec elle à leur côté, en la regardant inspecter le simple couloir avec une attention toute particulière un sourire rieur collé aux lèvres. Arrivés dans le petit bar où attendait patiemment Allen et Marie. Miranda leur conta avec une certaine véhémence le récit de leur bataille, arrachant quelques rires à Yuka lorsqu’elle s’extasiait sur la manière de se battre de celle-ci.

-Il suffit d’apprendre sur le terrain. Et quel terrain ! On est à Paris ici je vous signale, riait la jeune femme volante.
-Oui mais tout de même ! Moi lors de mon premier combat j’étais mortifiée ! Mes jambes tremblaient tellement que je ne les sentais plus ! s’enquit Miranda avec la même éloquence qu’on ne lui connaissait pas.
-Les conditions ont fait que j’ai du apprendre à me battre en même temps que de marcher, confia Yuka dans un clin d’œil complice.
-Serais-tu une sorcière ? s’exclama Marie. Elle est complètement admirative devant ta personne ! Tu lui as jeté un sort ?
-Aaah je suis découveeerte, dit la concernée dans une fausse gêne, s’esclaffant de rire quelques secondes ensuite.

Ils rirent avec elle, soulagé qu’elle ne soit pas terrifiée par toutes ces histoires d’innocences, d’Akuma et de Comte.

-Et puis ils l’ont appelés « La Précieuse du Faucher » ! s’emporta Miranda.
-La Précieuse du Faucheur ? répéta Marie, grave.
-Euh… Oui c’est ça, reprit Miranda soucieuse d’avoir dit une bêtise. Et ils ont dit qu’il y en avait deux autres.
-Ca va intéresser Komui, ricana Lavi que ça amusait plus qu’autre chose.
-Enormément même. On verra si Hevlaska en tirera la même chose. Es tu prête à nous suivre Yuka ? demanda Allen avec ce même sourire rassurant qu’il affichait sans cesse.

La jeune femme passa devant lui avec un sourire mutin, lui claquant les doigts devant les yeux, ce qui stupéfia le jeune homme qui ne s’attendait pas à ce genre de réaction et se demandait si c’était un bon ou mauvais présage.

-Ca devrait être une affirmation, Allen Walker.

Celui-ci soupira de soulagement, libéré de son inquiétude comme il n’était pas le cas pour tout le monde. Lavi observait son amie d’enfance, si il pouvait l’appeler ainsi, qui semblait ne pas avoir conscience des problèmes qu’elle pourrait causer pour son avenir de Bookman. Il la fixa longuement, les questions se bousculant avec jalousie dans sa tête. Il était inquiet. Cette fille avait bien le pouvoir de tout faire basculer chez lui. Elle en était déjà capable à l’époque et maintenant qu’il l’avait revu il en était assuré, elle l’était toujours. Il finit par suivre ses camarades, le pas traînant et l’esprit tourmenté.
Lorsque Yuka poussa les portes de son manoir, Gisèle accourut épleurée vers elle.

-Bon Dieu ! Mais où que vous étiez donc passée encore vous ! Partout ! Je vous ai cherché partout ! Et puis, et puis ! Oh ! Mais qu’est ce que c’est donc que ces habits mademoiselle ? Tout déchirés ! Mais vous ne cesserez donc jamais de vous amuser ! Grandissez un peu et devenez une grande lady tout comme votre Mère !  Non mais vraiment, tu devrais pens- ! Mais veux tu bien arrêter de me faire des grimaces ! tonitrua la servante, décidément bien remontée.

Car Yuka depuis le début de ce long sermon se décrassait l’oreille de son auriculaire comme pour faire semblant de ne pas l’entendre et tordait sa bouche en grimaces lassées et moqueuses, ses yeux roulant au plafond.

-Mais qu’est ce que direz votre bonne mère qui s’est occupée de vous comme de sa propre fille alors que vous erriez dans les rues d’Inde ! D’Inde ! Avec toute sa misère ! Oh ! Je ne puis imaginer ce qu’il vous serez arrivés si Madame n’avait pas eu la bonté de vous adopter pour vous faire vivre dans tout ce luxe dont vous ne la remerciez même pas ! C’en est un monde ça ! Des robes garnies de pierres et tressés de soie ! Des pluies de diamants à vous accrocher au cou ! Qu’est ce que j’aurais aimé avoir ça moi jeune fille ! Et puis où allez vous donc toujours vous fourrer ? vociféra Gisèle.

Son regard assombri posé sur le carreau, Yuka ne répondait pas, nostalgique et interdite.

-Et puis quoi ? Pourquoi ce regard évasif ?
-Il ne pleuvait pas en Inde. Il ne pleuvait jamais.
-Bien sûr que si ! Et même si il n’y pleuvait jamais, c’en serait juste une raison de plus pour faire crever leurs petits ! Ah pauvres enfants ! s’empressa-t-elle de dire en faisant le signe de croix sur sa poitrine, adressant une prière comme à son habitude lorsque quelque chose la chamboulait à tout ces petits enfants.
-Ici il pleut toujours.
-Ne racontez pas de sottises.
-Ce ne sont pas des sottises.
-C’en sont.
-Non. Il pleut depuis le premier jour où j’ai posé le pied ici. Le ciel bleu n’est plus que dans mes souvenirs.
-Allons, allons vous délirez ma pauvre demoiselle ! Filez dans votre chambre ! Et au galop ! s’inquiéta Gisèle.

Les exorcistes ne prirent pas part à la conversation, restant en retrait. Eux aussi alarmé par la soudaine mélancolie de Yuka, toujours si légère d’habitude.

-Je vais aller voir un autre ciel, Gisèle. Et celui là sera certainement bleu, lui dit-elle un sourire réconfortant sur les lèvres.
-Mais, Mais de quoi parlez vous donc ? s’enquit Gisèle qui faisait semblant de ne pas avoir compris.
-Je vais partir.

Un long silence parcourut la salle, longeant les murs et traversant chacune des personnes présentes, les faisant presque frissonner. Il était si pesant qu’ils le ressentirent presque parcourir leurs membres.

-Mais ! Mais ce n’est ! Non, bredouilla la servante rondelette à cause de son vieil âge.

Le sourire de Yuka s’élargit, rassurant Gisèle. La jeune femme posa sa main sur le front de sa servante et claqua des doigts, arrachant toujours plus de larmes à celle-ci.

-Mais je vais être si seule ! Et puis Madame ! Madame ! Sait-elle que vous partez ?
-Non.
-Que vais-je faire moi ?
-Tu n’auras qu’a penser à moi de temps en temps. Et prier pour que je ne tombe pas au combat. Tu as toujours été si obstinée à me faire « communier avec Dieu ». Et bien c’est ce que je m’en vais faire. Et j’aurai besoin de ton soutien, même indirect. Une pensée ou une prière. C’est du pareil ou même pour moi.

Des torrents de larmes déferlaient maintenant sur les joues creusées de rides de Gisèle qui n’arrivait plus à dire mot. Yuka la prit dans ses bras, l’étreignant comme on étreindrait sa mère.

-Vous ne pouvez pas partir ! Que vais-je faire ? Que vais-je faire moi ? Je n’entendrais plus votre rire retentir depuis votre chambre, ni le bruit léger de vos pieds qui dévalent les escaliers pour vous exclamez que vous avez fini le livre qu’on venait de vous acheter le matin même, même pas encore le bruit de la vaisselle que vous venez d’exploser sur le carrelage par mégarde ! Que vais-je faire ? répétait-elle prise au désespoir.
-Pense à moi et je t’accompagnerai. Souviens toi de mes rires et tu les entendras lézarder les murs. Revoit mes pieds dévaler l’escalier pour qu’à nouveau je m’exclame que j’ai fini le livre que Père m’avait acheter la matin même. Et songe au bruit de la vaisselle brisée pour me voir, penaude, de la vaisselle en porcelaine explosée éparpillée autour de mes pieds en ayant cru vouloir faire un bon geste.

Gisèle se moucha, ne pouvant empêcher les larmes de couler de plus belle. Yuka l’embrassa sur le front et monta les escaliers.

-J’ai encore besoin de toi pour me préparer à la découverte du nouveau ciel, rigola légèrement la jeune fille.

La servante sécha gauchement ses larmes et la suivit. Miranda elle n’avait pu s’empêcher de pleurer en même temps que Gisèle pendant que les autres avait regardé la scène d’un œil attendri et coupable.
Dans l’immense chambre, se dressait derrière la silhouette de la belle femme qu’était Yuka, Gisèle qui coiffait les cheveux de sa maîtresse. Les laissant couler de ses doigts comme si ils étaient de l’or, tout l’or de son monde. Elle les coiffait d’une lenteur qu’elle n’aurait jamais voulu s’arrêter. Toutes ne pouvaient s’empêcher de penser que c’était la dernière fois. Elles étaient silencieuses mais partagaient leur peines et se soutenaient dans le silence, savourant ces derniers moments partagés.
Lorsque le temps si longtemps prolongé du prendre fin, elles se séparèrent avec déchirement. Yuka qui ne laissait pas si facilement voir sa peine profonde, serrait une dernière fois sa deuxième mère dans les bras. Celle-ci s’effondrant en larmes tonitruantes. Se séparant finalement, ils partirent sur la route de la Congrégation.

-Au fait, qu’est ce que c’est que ces vêtements ? questionna Allen en pointant le bermuda un peu ample, le tee-shirt simple à manches courtes et la casquette garçonne que Yuka arborait.
-Les dernières volontés d’une mère qui laisse sa liberté à sa fille, répondit-elle en souriant ironiquement.

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