Ca faisait une semaine que je vivais chez ces étranges personnages, et malgré mon traitement de servante et leur caractère odieux ça avait été la plus belle semaine de ma vie. Tout semblait si naturel, le petit-déjeuner que ces ogres réclamaient hargneusement le matin, la poussière que je devais essuyer sur le moindre meuble qui ornait les pièces sinistres de cette cave géante, les vêtements remplis de terre que je devais frotter comme une forcenée, les râlements mécontents de mes chers hôtes sur tout ce que j’ai cassé. Je fermai les yeux et me laissa aller dans les couloirs tout en respirant l’odeur bizarrement apaisante des salles. C’était comme si j’avais toujours été destinée à vivre ici. J’avais l’impression de respirer du bonheur. Alors que je m’en allais à mes rêveries je percutai un bloc humain. Je fronçai des sourcils contrariés et leva les yeux sur ce bloc humain qui n’était en fait que Deidara. Parce que oui j’avais appris que le « Sempaï » avait un nom.
-Fais gaffe où tu vas ! pesta le blond.
-Oui enfin respirer du bonheur est un grand mot, grommelai-je pour moi-même.
-Tu parles toute seule maintenant espèce de schizophrène ? lança-t-il en soupirant, consterné.
-Oh ça va Monsieur Multibouches ! répondis-je du tac au tac.
Il sembla plus triste que contrarié à cette réflexion, ce qui m’arracha une once de culpabilité. Mais ses bouches avaient le don de m’exaspérer ! Elles m’intriguaient et me rappelaient quelque chose d’absolument flou, et ça, ça m’était insupportable.
-Mes bouches t’ont pas demandé de ton avis ! Alors si tu pouvais t’abstenir de commentaires, j’apprécierais !
-Désolée, soupirai-je, prise de culpabilité. Mais elles m’agacent !
-Eh bien tu n’as qu’à les oublier, elles t’agaceront moins !
-Mais justement c’est ça le problème, je ne fais que penser à ça ! répliquai-je en appuyant sur le « que ».
Il roula des yeux et je lui saisis une main et la porta devant mon visage.
-Mais qu’est ce que tu fais encore ! s’énerva le sempaï.
Je lui intimai le silence d’un signe de la main en examinant sa main, les yeux plissés, dans un état de concentration extrême. La bouche située dans sa paume gauche s’ouvrait et se fermait rapidement, comme lorsqu’une personne mâche un chewing-gum, sauf que j’avais appris avec le temps que c’était de l’argile qu’elle mâchait. Je pris sa main de tous les côtés, l’occultant de toutes parts, au point de faire rougir Deidara d’embarras face au traitement que je réservais à sa main. Je finis par enfoncer un doigt dans l’étrange bouche qui ornait sa main. Les dents claquèrent sur mon pauvre doigt.
-Aïe, dis-je stoïquement.
-Ne fais pas ce genre de trucs ! s’énerva l’autre.
Je finis par tirer sur les commissures des lèvres, énervée.
-Mais bon sang d’où je te connais saloperie ! insultai-je la bouche, qui bien évidemment ne me répondis pas.
Il me sembla voir une lueur d’espoir passer dans les yeux de Deidara avant qu’il n’arrache sa main de la mienne.
-Retourne à tes délires schizophrènes tu veux ? me lança-t-il avant de partir.
Je plissai le nez. Toujours de mauvais poil celui-là. Je soupirai et m’assis sur un banc vide contre le vide. Il y avait toujours un banc vide quelque part dans les couloirs de l’Akatsuki. Je laissai aller ma tête contre le mur froid et rocailleux et observa le plafond. J’avais déjà vu ces bouches ! Mais j’avais beau retourner la question dans tous les sens, elle ne m’apportait aucunes réponses. J’étais incapable de dire d’où me venait le souvenir indistinct de ces bouches étranges. Hidan vînt mettre fin à ma dépression.
-Le chef t’attend la soubrette ! lança-t-il dans toute sa subtilité.
Je me contentai de lui tourner la tête, toujours appuyée sur le mur, et l’assassiner du regard.
-Chère mademoiselle, le chef vous demande, lançai-je à moi-même, tentant de me persuader mentalement que c’était mon compère à la faux qui me l’avait dit.
-Je ne t’appellerai jamais chère mademoiselle, t’as pas une tête à t’appeler « chère mademoiselle », répondit-il.
-Et pourquoi je n’aurais pas une tête à m’appeler mademoiselle ? le questionnai-je, tout en me levant, vexée.
-Parce que les mademoiselle elles ne cassent pas tout le service à assiette.
Je soupirai, vaincue.
-Et que les mademoiselle elle s’embarrassent toujours de manières inutiles, qu’elles lèvent toujours le nez hautainement et qu’elles disent des choses débiles comme « Oh très chère, ceci vous va à ravir ! », dit-il en imitant exagérément une femme commentant les habits d’une amie, m’arrachant un rire.
-Alors oui, je ne dois pas vraiment avoir une tête à m’appeler « chère mademoiselle », ris-je.
Il sourit.
-Et puis Jashin préfère les soubrettes que les mademoiselle, c’est moins compliqué et plus efficace, ajouta-t-il.
Supposant que le fait qu’Hidan me place en bonne position dans les faveurs de son Dieu était une bonne chose, je ne releva pas.
-Dis-moi, c’est quoi toute cette religion avec Jashin ? Je n’en ai jamais entendu parler.
-Jashin est notre Dieu à tous ! C’est juste que les autres pitoyables humains ne s’en rendent pas compte ! Il nous donne le pouvoir ! Le pouvoir de tuer, le pouvoir d’être immortel ! Moi-même je suis immortel !
Devant mes yeux admiratifs, il s’emplit d’orgueil.
-Je ne peux jamais mourir ! Je suis imbattable grâce à Jashin ! Je peux supporter n’importe quelles souffrances ! Je te montrerais comment je tue un puissant ninja un jour si tu veux ! Tu verras, je n’en ferais qu’une bouchée, tu n’en reviendras pas toi-même du pouvoir de Jashin ! Tu seras époustouflée ! Jashin-sama, est tout puissant, Il t’éblouira ! Il ne peut que t’éblouir !
Je ris.
-Oh mais je n’en doute pas, répondis-je.
Hidan semblait assez fier de l’intérêt que je portais à Jashin et de mon approbation totale à cette suite d’inepties. Je souris face à tant d’enthousiasme de sa part. Un peu de discussion civilisée était toujours la bienvenue, l’amabilité ne régnait pas en maître ici. C’est avec tristesse que je vis la porte du bureau de Pain. Je fis une moue désapprobatrice et Hidan s’arrêta.
-Bon eh bien je te laisse là ! Et n’oublie pas de venir avec moi la prochaine fois que je tuerais quelqu’un ! Tu verras, tu adoreras ! lança-t-il.
-Oui, Hidan, répondis-je à la limite de l’ironie en riant.
Mon compagnon aux cheveux blancs disparut au détour d’un couloir et j’ouvris la lourde porte. Pourquoi est-ce qu’ils prenaient toujours autant de précautions ? On dirait la mafia ici ! Je me demandais vraiment s‘ils étaient de si terribles criminels que ça. Je ne m’étais pas vraiment posée la question jusqu’ici. Je m’étais contentée de m’adapter. Pain était planté dans son fauteuil, droit comme un i, la tête posé sur ses mains ramenées à son menton. Il me fixait avec son éternel regard grave. Je me stoppa lorsque j’arriva en face de son bureau.
-Vous m’avez demandé ? demandai-je.
-Oui. Asseyez-vous, ça risque de prendre un peu de temps.
Je ravala anxieusement ma salive à cette annonce. Que me réservait ce « peu de temps » ? Je m’assis en silence.
-Nous vous avons bien observés cette dernière semaine.
Alors c’était ça que cachait les regards attentifs qu’elle décrochait lorsqu’elle passait devant ses camarades.
-Et nous avons découvert pas mal de choses. Dont vous ne semblez même pas avoir conscience.
Je fronçai des sourcils. Des choses dont je n’avais pas conscience ? Je me calmai. Après tout après l’incident Marthe, il semblait y avoir pas mal de choses dont je n’avais pas conscience. Je dus paraître moins choquée que ce à quoi il s’attendait car il continua.
-Premièrement, vous n’êtes pas une fille ordinaire.
-Je pense l’avoir remarqué au fil de cette semaine, lançai-je presque sarcastiquement. Mais je me ravisai de continuer en voyant le regard contrarié du chef que je venais de couper.
-Donc je disais, vous n’êtes pas ordinaire. Vous êtes une ninja.
J’éclatai de rire. Des larmes me montèrent aux yeux dans mon hilarité. Mais cela ne semblait pas faire rire mon chef car il m’assassina du regard. Je me mordis la lèvre et tenta de me contrôler, prise de soubresauts, et essuya les larmes qui tentaient de se frayer un chemin sur mes joues.
-Je ne vois pas ce qui est drôle là dedans, dit-il.
-Excusez-moi, répondis en tentant de contrôler mon fou rire.
-Vous avez une quantité de chakra impressionnante, pratiquement égale à celles des jinchuurikis si elle ne l’est pas déjà. Supérieure à celui de Kisame. Vous êtes extrêmement puissante.
Mon fou rire se coupa net. Moi ? Puissante ? Une boule me serra le ventre. Comment était-ce possible ?
-Et votre chakra indique qu’il a déjà été utilisé. Nous en avons déduit que l’utilisation de celui-ci devait remonter à la période de votre toute petite enfance, celle que vous avez oubliée.
Ma tête me faisait mal.
-C’est pour ça que nous avons décidés de vous former. Vous serez un atout considérable. Et pour cela je vous ai assigné un sempaï, ou un maître en quelques mots.
Ma bouche avait goût de sang. Les mots « chakra » et « ninja » se répétaient en écho dans ma tête.
-Sasori, rentre, dit-il.
La carapace humaine s’avança lentement vers moi. Un tambour avait remplacé mes tympans et la pièce semblait s’éclaircir. Des mots défilaient et s’ajoutaient à la succession qui résonnait dans les tréfonds de ma tête. Je portai une main à ma tempe et la massa tout en tentant de retenir des nausées.
« Portail » « Feu d’artifices » « Maman » « Monstre » « Iwa »
« Magicienne » « Magicienne » « Magicienne » « Magicienne » « Magicienne » « Magicienne »
-A partir de maintenant vous devrez suivre ses ordres. Il sera votre professeur.
Je bredouillai tout haut les 6 mots qui me frappaient l’esprit à coup de matraque.
-Portail, feu d’artifices, maman, monstre, Iwa, magicienne, magicienne, magicienne, grelottai-je, tremblant de tout mes membres.
-Quoi ?
Mon teint devînt blanc et mes yeux révulsèrent. Je ne me souvins que d’une immense clarté, de mon corps s’écrasant mollement sur le sol et de trois mots de Sasori.
« Ah les humains ».
Tout les membres de l’Akatsuki étaient inhabituellement regroupés autour du corps inerte d’une jeune fille de 17 ans. Enfin presque tous. La porte explosa et une furie humaine déboula dans la pièce.
-Mais qu’est ce que vous lui avez fait ! pesta Deidara, apparemment irrité.
-Du calme, on ne lui a rien fait, se justifia Pain.
-Bah alors pourquoi elle est comme ça ! répondit-il en pointant du doigt leur compagne.
-Elle a fait un malaise.
-Elle sera morte avant que je ne puisse lui montrer comment Jashin exécute sa justice. C’est triste, remarqua Hidan.
-Hidan, Pain vient de dire qu’elle s’est évanouie ! Elle n’est pas morte, s’énerva Kakuzu.
-Oh, tout va bien alors, nota le faucheur.
Les autres roulèrent des yeux.
-Elle a dit des choses étranges avant de s’évanouir, on aurait dit qu’elle était en transe, remarqua Pain.
-Comme quoi ? demanda Deidara.
-Elle parlait d’un portail, d’un feu d’artifice, de sa mère, d’un monstre, d’Iwa et d’une magicienne, répondit Sasori.
Deidara ouvrit de grands yeux étonnés et pleins d’espoir.
-Tu connais la signification de ces mots Deidara ? demanda Sasori. Iwa, c’est d’où tu viens non ? Et feu d’artifice ressemble beaucoup à ce que tu ose appeler « art », non ?
-Hn, c’est de l’art ! Et non ça ne me dis rien, dit-il, soudain renfrogné.
Les yeux de sa carapace restèrent longtemps plantés dans ceux de son ancien compagnon, puis ceux-ci se détournèrent.
-Mais elle s’est juste évanouie comme ça ? demanda Konan.
-Oui, comme ça, répondis Pain.
-Pas très résistante la petite ! commenta Tobi.
-Pourtant elle l’est, déclara Itachi. Elle a résisté incroyablement bien à mes sorts de genjutsu.
-Sérieux ? s’exclama Tobi, admiratif.
Un silence répondit à la face de potiron. Puis, la jeune fille s’agita et le bruit du froissement des draps emplit la pièce. J’ouvris lentement les yeux et me trouva face à 10 paires d’yeux. Je sursautai.
-Mais qu’est ce que vous faites tous là ! m’exclamai-je.
-Tu t’es évanouie dans le bureau de Pain, expliqua Tobi.
Je rougis de honte.
-Oh… Désolée… m’excusai-je.
-Tu as bredouillée des mots incompréhensibles avant de t’évanouir. Des choses à propos d’un portail, d’un feu d’artifice, de ta mère, d’un monstre, d’Iwa et d’une magicienne.
-Quoi ? m’étonnai-je.
-Ces mots ne te disent rien ? demanda Itachi.
-Non, rien.
-Ils ne te font vraiment penser à rien ?
-Rien d’utile.
-Dis-nous toujours.
-Le seul portail que je connaisse c’est celui de chez moi et c’est ma pire hantise. Pour ce qui est des feux d’artifices, c’est vrai que je les adore, mais je ne vois pas pourquoi je parlerais de ça avant de m’endormir. Après ma mère est morte lorsque j’étais bébé. Les monstres, ce n’est que dans les films américains, ça n’existe pas. Iwa, je n’ai jamais entendu parler. Peut-être que je l’ai lu dans un livre de science fiction dont j’ai complètement oublié l’existence. Et pour ce qui est des magiciennes, je n’y crois plus depuis que j’ai appris qu’en réalité tout était truqué dans leurs spectacles. Ce n’est pas vraiment important.
-Effectivement, approuva Itachi.
-De quoi ta mère est morte ? demanda Tobi comme si ça l’attristait.
-Je ne sais pas, j’étais un bébé.
Certains membres froncèrent les sourcils à cette remarque.
-Itachi te fera subir son kaléidoscope hypnotique régulièrement, je suis sûr que ça a à voir avec cette fameuse période de ta vie que tu as oublié, dit Pain.
Je fis la moue à l’entente de « kaléidoscope hypnotique ».
Mais dans quoi est ce que je me suis embarquée encore ?